Comment le piège du burn-out s’est refermé

Le loup dans la bergerie

Le loup est entré dans la bergerie, par la porte grande ouverte. Et pourtant, je ne l’ai pas vu venir.  Aveuglée par la frénésie de la vie moderne, courant contre la montre depuis le matin, que dis-je, depuis la nuit déjà, mes idées étaient concentrées sur la liste impressionnante de ce que j’imaginais être mes obligations, la matière première dont il fait son nid.

Après et malgré plusieurs coups de semonce, des surmenages passagers, mauvais alignements des astres, ainsi va la vie, le business a repris de plus belle. Je pensais avoir compris, et c’est quand on pense avoir compris qu’en fait on n’a rien compris du tout.

Il était une fois un conte de fée

J’ai grandi dans une famille où le travail, le mérite, la réussite sont placés haut dans la hiérarchie des valeurs, quoi de plus normal donc après avoir terminé des études universitaires, en parallèle avec un job d’étudiant les WE, que de me lancer dans une carrière de Yuppie, première mission chez un client Private Banking à Luxembourg, tout allait pour le mieux. Tailleur strict, couleur sobre, ni trop court, ni trop long, Golf tdi vert chasse intérieur beige, mariage à l’église, labrador, ma vie rêvée à collet-monté. Il faut dire qu’après 12 ans des meilleures écoles, catholiques, de la ville, plus un diplôme d’ingénieur en poche, le prix de la conformité pour une petite-fille d’immigrés demandait un solide retour d’ascenseur social. Mon père venait de mourir, je n’avais certainement pas envie de le décevoir s’il me regardait depuis là-haut, lui qui n’avait pu terminer que l’école primaire malgré de brillantes capacités intellectuelles. Un autre lieu, une autre époque.

Plus is more, non contente d’avoir porté l’ambition de ma famille jusqu’au Master académique et sur les moquettes policées de la finance, je me suis lancée dans le job de ma vie, devenir une maman. De Yuppie à Working Mom, le niveau hard-core.  Trois superbes garçons (whaou, 3 garçons, y’a de l’ambiance à la maison dis-moi, vous allez faire une équipe de foot?) qui sont toute ma fierté et toute ma vie. J’en profite d’ailleurs pour remercier leur papa avec qui nous formons un team parental solide, même après notre séparation.

Donc nous avons fait toutes les ouvertures et fermetures des crèches avec les enfants, des garderies, des stages vacances, nous avons fait jusqu’à 3 lieux de garde (crèche-école maternelle-école primaire) et 2 jobs plein temps (sur le papier uniquement, en réalité bien plus), les cauchemars, les bobos, les mauvaises nuits, les urgences, les spectacles le samedi, les réunions de parents le dimanche, les soupers de classe, du foot, et autres joyeusetés normales du rôle de parent impliqué dans l’éducation de ses enfants. Nous avons aussi eu des fous rire à n’en plus finir, et nous en avons toujours, des repas animés, les premiers pas, les premières brasses sans les flotteurs, les premiers tours de roue sans les stabilisateurs, le L à l’arrière de la voiture, puis plus de L et puis après les premiers tous les autres, et toutes ces choses qui font que la vie de famille est si nourrissante malgré tous les défis quotidiens.

Et si notre aîné aura 20 ans cette année, ma vie professionnelle ne s’est pas arrêtée entre temps, bien au contraire. De l’ingénierie à la finance, de la finance à l’IT (information technology), de l’IT à l’IT, de l’IT aux RH (ressources humaines) et des RH au coaching. En passant par plusieurs sociétés et un nombre important de postes, de défis, parfois plusieurs en parallèle. De belles personnes rencontrées, d’autres moins belles, ou pour le moins avec des intentions assez peu louables, un jeu politique omniprésent dans le monde l’entreprise et moi, avec mon cœur de bisounours, à essayer d’y trouver ma place . Et chaque mois, ces %@!!? de factures dans ma boîte aux lettres. Donc la volonté de faire mieux, d’en faire plus, toujours mieux et toujours plus.

Et le carrosse redevient citrouille

Et tu t’étonnes que tu es fatiguée? Combien de fois j’ai entendu cette phrase sans l’avoir même écoutée.

Comme le petit bonhomme chinois dans la piscine de mon enfance, je m’efforçais de garder la tête hors de l’eau, tant bien que mal.  De temps en temps je ne sentais plus mes jambes, j’avais le souffle court, j’étais éclaboussée par une vague, mais bon je respirais toujours. Plusieurs fois je me suis effondrée, et plusieurs fois je suis remontée à la surface, me disant qu’on ne m’y reprendrait plus. Je me suis interrogée sur ce que je faisais mal, sur ce que je pouvais encore optimiser, faire plus, faire mieux. Je me suis informée, formée, j’ai mis en place des exutoires, des « réponses non spécifiques au stress », ces petites choses qui nous donnent du plaisir et nous permettent de tenir. Un apéro entre amis, un petit café, une douceur, l’entretien de mes fleurs, une balade dans la nature, une bonne nuit de sommeil si c’est possible. Le « Je n’arrive pas à décider si j’ai besoin d’un café, d’un câlin, d’un mojito ou de deux semaines de sommeil » qui circule sur le net m’a beaucoup fait rire.

Et puis, je suis devenue de plus en plus irritable, désagréable avec mes proches parfois, je le réalise aujourd’hui. Je me suis battue contre le couvercle d’un poubelle qui débordait. J’ai gagné, et je suis allée en acheter un autre en plus d’avoir eu à changer le sac. Je suis restée prostrée dans ma voiture, n’arrivant pas à me décider à monter au bureau. J’ai fait des crises de larmes dans cette même voiture, sans en connaître la raison. Je ne pouvais plus écouter de la musique sans que les larmes ne me viennent. Quand j’étais frustrée, les larmes. Quand j’étais heureuse, les larmes. Quand j’étais émue, les larmes. Vivre c’était les larmes. A côté des larmes, l’angoisse pesante, la poitrine comprimée. Les nuits sans sommeil. Les réveils en sueur, et en terreur. Les fichiers, les factures, l’heure du réveil qui se rapprochait inexorablement tout dansait dans ma tête, ad nauseam.

Le piège du déni

C’est juste une mauvaise passe, j’en ai connu d’autres. Je dois changer quelque chose, oui, j’y travaille. La semaine prochaine, le mois prochain, l’année prochaine, ça ira mieux, je vais tenir jusque là. Non, je ne peux pas m’arrêter de travailler, tu n’y penses pas, et les fichiers, et les factures et les études de mes enfants? Allez, je me donne du courage, je planifie les prochaines vacances. Ah les vacances, j’adore les vacances, je me sens bien en vacances. Oui, enfin, à vrai dire de moins en moins, car je stresse de plus en plus à l’idée de rentrer. Bon, mais je suis coach après tout, j’ai des ressources pour m’aider moi-même, ça va aller. Le burn-out? Oui, je suis une professionnelle RH, je suis informée, je me suis formée, je suis même une militante du bien-être au travail. Moi, en burn-out? Tu plaisantes?

Le déni. Le déni fait partie des symptômes. C’est ainsi que le mal s’approche insidieusement et noyaute tous les aspects de notre vie. La honte aussi. Et la culpabilité. Comment s’avouer à soi-même, sous la cuirasse de Wonder Woman, qu’on est au bout de ses forces, qu’on a besoin de repos? Comment avouer aux autres que derrière cette image de réussite parfois insolente se cache en fait un être humain, parfois vulnérable comme tous les êtres humains?

L’écologie appliquée à soi-même

Puisqu’on en parle chaque jour aux infos, et c’est tant mieux, je vais me permettre de reprendre l’image des ressources surexploitées de notre planète. Nous en exploitons les ressources, et parfois les surexploitons. Si nous n’y prenons garde,  les ressources viennent à s’épuiser, et quand nous le réalisons, c’est bien souvent déjà très/trop tard. Le burn-out, ce n’est rien d’autre que la surexploitation de nos ressources intérieures, avec toutes ses conséquences, épuisement, pollution, désolation, dans des cas extrêmes, la mort. Avant l’effondrement, et sachant que le déni fait partie intégrante du tableau, soyons attentifs aux signes que notre corps nous envoie, aux avertissements que les autres nous rapportent, pour une meilleure écologie intérieure.

Non, tout le monde n’est pas fatigué, ce n’est pas « comme ça ». Non, il n’est pas normal de s’effondrer chaque soir en n’ayant plus d’énergie pour ne rien faire. Non, il n’est pas normal d’avoir plusieurs fois par semaines, mal de tête, mal au ventre, des angoisses diurnes ou nocturnes, des insomnies. Non, il n’est pas normal de carburer au café, de mal se nourrir pour passer ses nerfs. Non, il n’est pas normal de pleurer plusieurs fois par semaine, par jour, et de s’enfermer dans sa voiture ou aux toilettes pour se cacher des autres. Non, il n’est pas normal de ne plus rien supporter, de ne pas avoir d’espoir, de ne pas pouvoir se lever le matin sans toute une négociation avec soi-même. Si vous en êtes là ou si vous pensez que vous en êtes sur le chemin, soyez courageux et acceptez de vous écouter et vous faire aider. Parce que vous ne pourrez aider personne, ni vos collègues, ni vos proches, si vous n’êtes pas en état de vous aider vous-même.

Dans un prochain article, je vous relaterai les pistes pour mettre en place une meilleure écologie intérieure. D’ici là, portez-vous bien!

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